Livraison en 10 minutes : le pire ou le meilleur de notre époque ?

Le “quick commerce” (commerce rapide) est-il un modèle d’avenir ou un délire de startupeur pour consommateurs flemmards ?

L’autre jour, mon fils s’est fait livrer des lardons en 10 minutes pour préparer des pâtes carbo (passons sur la misère des lardons dans les carbo…). Cela a donné lieu à un vif échange entre nous :

Moi : mais tu te rends compte du bilan carbone de ta flemme !
Lui, rigolant : quel bilan carbone ? Le type vient à vélo et je suis heureux de lui fournir du travail.
Moi : …

En bon boomer, je n’avais pas intégré le fait que l’on puisse payer quelqu’un pour se faire apporter une barquette de lardons et que ce soit plus rapide, voire moins polluant, que d’y aller soi-même. Et puis, je me suis rappelé que moi-même je ne mets plus les pieds dans un supermarché pour les courses familiales. Alors, je me suis dit que ce n’était peut-être pas si absurde que ça de décliner le concept de la livraison en raccourcissant encore le temps, si l’organisation le permet.

Des dizaines de startup (Gorillas, Flink, Cajoo, Getir, etc.) sont ainsi en train d’investir le marché du “quick commerce”, à coups de levées de fonds spectaculaires. Le “business de la flemme”, comme l’a écrit Le Figaro, attise les appétit. Mais on sait déjà qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde. C’est une activité exigeante et risquée. Il faut mettre en place des mini entrepôts (à raison d’un pour 150 000 à 200 000 habitants dans un rayon de 2 km, selon Le Monde). Et, pour l’instant, ces livraisons, qui ne concernent que des courses complémentaires, comme un paquet de fromage ou de farine pour compléter un dîner, ne sont pas du tout rentables. Si ça se trouve, dans un an, la mode sera passée. Ou bien, au contraire, le jour où toutes ces livraisons seront assurées par des robots livreurs, ce sera le business du siècle. Et alors on comprend mieux pourquoi chacun tente aujourd’hui de prendre position.

“Ça va trop viiite !”

Mais cette histoire ne plaît pas à tout le monde. Hier, à la radio, j’entendais un syndicaliste dire : “ça va trop vite. On peut quand même attendre deux ou trois jours pour se faire livrer ses courses !“. Alors, déjà, lui, il ne doit pas souvent commander des courses, car aujourd’hui on n’attend plus trois jours mais seulement 24 ou 48 heures. Ensuite, que signifie “ça va trop vite” ? Quelle est l’échelle de temps philosophiquement acceptable pour une livraison ? Sa réaction m’a fait penser à la mienne devant les lardons de mon fils. Il n’avait visiblement pas intégré un tel raccourcissement de l’espace-temps et il a pris peur. Un peu comme les gens avaient peur de la vitesse du train lors de l’invention du chemin de fer.

Ce n’est pas tout. Comme nous sommes en France, il y a aussi plein d’oppositions de bonnes consciences. Ainsi, il y a ceux qui trouvent que se faire livrer des bricoles sans quitter son canapé est un truc de “bourgeois macronien” (lu sur Twitter). Il y a ceux qui ont le principe même de la livraison en horreur parce qu’ils pensent que tous les livreurs sont des esclaves modernes avec un pistolet sur la tempe (en zappant le fait que les livreurs de ces entreprises sont pour la plupart salariés). Et puis, il y a ceux qui ont du temps devant eux, qui pensent que discuter avec le boucher c’est plus sympa que de coder sur son ordi, qui aiment (et savent) se préparer à manger en sifflotant au dessus des casseroles et qui, du coup, ne conçoivent pas, mais alors pas du tout, que d’autres puissent vivre différemment, loin de ces canons du bonheur (“vous comprenez, aujourd’hui chacun ne pense qu’à son confort et on en crève de çaaa !“).

Pendant ce temps, les livreurs livrent. C’est un service marchand comme un autre, pas plus déshonorant que journaliste ou dentiste. Et les clients cliquent. Notamment, les personnes handicapées qui sont bien heureuses de ces nouveaux services. Au final, on est loin du peuple de lobotimisés sur canapés décrit par certains râleurs. Car, franchement, le jour où l’homme voudra remettre le nez dehors pour acheter ses lardons (ou faire autre chose de plus épanouissant), il le fera.

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