Et si le télétravail devenait la règle (et le bureau l’exception) grâce à la tech ?

Le confinement a donné un coup d’accélérateur au télétravail. Des millions d’actifs du tertiaire ont découvert que la technologie leur permettait d’être aussi productifs à la maison qu’au bureau, si ce n’est plus. Allons-nous vers un monde de travailleurs à distance ? Les géants du numérique sont pour.

Dans 10 ans la moitié des employés de Facebook travailleront en permanence à distance“, affirme Mark Zuckerberg. De Twitter à Facebook en passant par Google ou Microsoft, les “big tech” n’ont plus qu’une paire de mots à la bouche : remote work (télétravail). C’est normal, dans un sens, puisque ces sociétés proposent elles-mêmes des solutions de télétravail (Microsoft Teams, Google Meet, Facebook WorkPlace, etc.) et ont donc tout intérêt à en faire la promotion. C’est normal, aussi, car dans la Silicon Valley on adore passer d’une mode à l’autre et, comme le souligne le Wall Street Journal, travailler de n’importe où est la prochaine “big idea”. C’est normal, surtout, car il y a eu comme une sorte de déclic à l’occasion du confinement.

Le travail à distance, sous quelle forme ? Dans une courte vidéo, Facebook a présenté ce qui pourrait être votre bureau du futur en réalité virtuelle :

Cela dit, cette prise de conscience n’est pas propre aux Etats-Unis. En France aussi, on voit une floraison de papiers et de sondages pour expliquer que les salariés et les entreprises commencent à regarder le remote work avec les yeux de Chimène. De nombreuses entreprises, comme PSA ou Radio France, ont mis en oeuvre le télétravail pendant le confinement. La vraie question est : est-ce que ça va durer ?

Demain, la règle ?

La vraie révolution serait que l’on considère le télétravail, non plus comme l’exception mais comme la règle. Si travailler pour une entreprise revient à mettre ses neurones à son service, quel besoin de transporter ces neurones dans un lieu spécifique alors qu’ils peuvent très bien tourner à plein régime à distance ? Comme dit Mark Zuckerberg, “En 2020 il est plus facile de déplacer des octets que des atomes, donc je préfère que nos employés se téléportent par vidéo ou réalité virtuelle“. Un vrai changement de paradigme.

Jusqu’à présent, il a toujours été nécessaire de se rendre en un lieu spécial appelé “bureau” pour être utile. Parce qu’il faut utiliser des équipements matériels mutualisés intransportables (un studio de radio, par exemple) ou parce que pour travailler ensemble on considère qu’il faut absolument se trouver physiquement les uns à côté des autres.

En réalité, c’est surtout un moyen pour les managers d’avoir leurs troupes en visu. Du côté des troupes en question, c’est parce que l’on considère généralement qu’il faut se montrer studieusement installé à son bureau (même si c’est pour organiser ses vacances sur Internet) ou très occupé à discuter avec ses collègues (même de sujets totalement étrangers au travail) pour justifier son salaire.

Aujourd’hui, avec la visio, et demain la réalité virtuelle, ces contraintes n’en seront plus. On pourra aisément converser en groupes ou en one-to-one à distance, avec un confort difficile à imaginer aujourd’hui (ne restez pas bloqués sur les problèmes techniques de la visio de 2020, même si celle-ci est déjà bien meilleure que celle de 2000). On pourra aussi de plus en plus utiliser des outils métiers à distance (pendant le confinement, plusieurs radios ont diffusé des journaux et des émissions réalisées “virtuellement” sans que personne ne s’aperçoive de rien). 

Le télétravail, pourquoi, au fait ?

Les avantages du télétravail sont connus :

  1. Un meilleur confort et une meilleure productivité. Un bureau ergonomique, un équipement informatique performant (lorsque c’est le cas), le cadre agréable de la maison ou du jardin, le calme (ou, à l’inverse, la possibilité de mettre la musique à fond sans casque) sont des atouts appréciables. Le télétravail permet aussi d’éviter la clim du bureau qui transporte des microbes (on tombe bien moins souvent malade en allant moins souvent au bureau), les conversations bruyantes de l’open space et les interruptions soudaines par les collègues qui cassent la productivité. On évite même les ragots et la médisance, voire le harcèlement. Surtout, le télétravail permet d’augmenter la productivité des salariés de 5 à 30%, selon le ministère de l’Economie lui-même et le site Teletravailler.fr (oui, il y a un site officiel consacré au télétravail !).
  2. Moins de temps perdu dans les transports. Pour beaucoup de salariés, l’un des arguments principaux en faveur du télétravail est le fait d’échapper aux absurdes bouchons quotidiens ou aux transports en commun bondés. Quand allons-nous en finir avec ces transhumances quotidiennes inhumaines qui font vieillir avant l’âge et voir la vie en gris ? Le temps gagné grâce au télétravail permet de mieux s’organiser et de mieux profiter de son temps (quoi de meilleur qu’une séance de sport entre deux dossiers pour booster sa productivité ?).
  3. Moins de pollution. Télétravailler c’est aussi, et surtout, polluer moins en utilisant moins les transports. C’est aujourd’hui une nécessité environnementale et c’est un bénéfice évident pour la santé.

Pour ces raisons, se rendre au bureau chaque jour risque bien de devenir, un jour, aussi absurde que d’aller au puit pour chercher de l’eau alors qu’il suffit d’ouvrir le robinet.

Les limites du télétravail

Cependant, le télétravail n’est évidemment pas la panacée. On peut y voir plusieurs limites :

  1. Difficulté à s’organiser. Certains ont du mal à se discipliner, à se mettre au boulot au lieu de trainer devant Netflix ou à gérer leur temps sur une journée. Il y a ceux qui détestent la confusion des genres entre travail et vie privée (et il y a ceux, au contraire, qui y voient des avantages). C’est encore plus difficile de travailler confortablement si l’on n’a pas d’espace approprié, notamment dans un petit appartement ou à proximité d’un voisinage bruyant.
  2. Perte du contact humain. L’homme est un animal qui a besoin de voir de près, de sentir et même de toucher ses semblables (quoi que pour ce qui est du toucher, ces derniers temps…). Et puis, le bureau ce sont aussi toutes ces petites histoires qui n’ont rien à voir avec le travail, qui font parfois perdre du temps mais qui aident à la réflexion et à la créativité. Des petits riens éminemment nécessaires. Certains ont encore plus besoin que d’autres de ces contacts-là.
  3. Risque d’une surveillance électronique accrue. On peut craindre avec le développement du télétravail la multiplication des solutions technologiques de contrôle du temps de travail (webcams surveillant notre présence face à l’écran, logiciels espions enregistrant le moindre de nos clics, etc.). Mais cela pose une autre question : celle du dogme du temps de travail. A part pour les fonctions d’astreinte, n’est-ce pas plutôt la productivité qui doit être prise en compte ? Après tout, si un salarié travaille plus vite qu’un autre, peut-on lui reprocher d’écourter ses journées de travail ?

Le mauvais exemple de Yahoo

On peut s’étonner de l’engouement des géants de la tech pour le télétravail alors que, dans le passé, un certain Yahoo! a du y renoncer. En 2013, un an après sa nomination, la PDGère Marissa Mayer a mis fin violemment au télétravail en vigueur dans l’entreprise au motif que beaucoup d’employés avaient largement tiré sur la corde. Ils profitaient de cette situation pour se cacher et ne rien faire, l’entreprise en pâtissait. Cela dit, la décision de Mayer de rappeler tout le monde au bureau n’a malheureusement pas permis pour autant à Yahoo! de se remettre sur les rails.

Est-ce vraiment la fin du bureau ?

Pour autant, il serait fou de vouloir en finir complètement avec la vie de bureau. Télétravailler ne veut pas dire rester enfermé du matin au soir, seul chez soi comme un nerd, devant son ordinateur. Ce serait probablement contre productif à long terme en raison des risques sur la santé mentale des salariés. Le télétravail, c’est aussi travailler dans un espace de co-working ou dans un café sympa près de chez soi, c’est rencontrer des gens (clients ou partenaires), assister à des événements et continuer à avoir des relations humaines (avec sa famille, ses voisins, ses amis et même ses collègues). Cela implique encore plus d’avoir une vraie vie sociale en dehors du cadre professionnel.

Le télétravail, c’est également conserver un vrai lien avec son entreprise, non seulement à travers la technologie, mais aussi en se rendant régulièrement sur des lieux de réunion physique. Si le télétravail devait devenir la règle, il serait certainement indispensable, encore plus qu’aujourd’hui, que les managers sachent organiser des temps de rassemblement, virtuels et aussi réels, afin de renforcer les relations entre les équipes. Le télétravail, c’est juste la fin du bureau comme seul horizon et de la vie de bureau comme seul écosystème.

Quid des métiers non dématérialisables ?

Bien sûr, on rétorque souvent aux avocats du télétravail que ce n’est pas fait pour tout le monde. Certes. Le ministère du Travail estime que près de 4 emplois du 10, en France, sont compatibles avec le télétravail. On voit mal le boulanger, le plombier ou le policier se mettre au télétravail. Quoi que… Dans toutes les branches professionnelles, demain, une partie du travail consistera à piloter des robots et des machines. Cela pourra donc se faire, en partie au moins, à distance. Dans le futur, un chirurgien pourra très bien opérer de chez lui, un chauffeur conduire son bus à distance et un agent de police dresser des PV par drone, comme dans la série Upload. Ce n’est pas de la science fiction. En prévision d’une explosion des usages de ce genre, l’équipementier Ericsson vient, par exemple, de revoir à la hausse ses prévisions concernant les futurs services 5G.

Capture d’une scène de la série Upload

Un nouveau monde du travail

Le télétravail n’est pas qu’une coquetterie de CEO branché ou de salariés frondeurs. C’est aussi un nouveau monde qui soulève d’innombrables questions sur lesquelles les juristes, les DRH et les organismes divers n’ont pas fini de plancher : salaire (doit on gagner moins si on travaille à la campagne où la vie est moins chère ?), frais (l’entreprise doit-elle prendre en charge les repas et les surcouts d’électricité ?), assurance (suis-je couvert si je me casse une jambe dans ma cuisine pendant mon temps de travail ? D’ailleurs, qu’est-ce que le temps de travail ?), immobilier (quel régime fiscal pour le lieu où je travaille ?), etc.

Ce sont aussi toutes sortes de rôles dans l’entreprise qui risquent d’être remis en question : quid des personnels de sécurité ? des managers ? des représentants syndicaux ? En fait, l’organisation même des villes risque d’être bouleversée si les rues ne sont plus fréquentées que par les artisans, les livreurs et tous ceux qui ne peuvent pas télétravailler. Le télétravail sera-t-il une nouvelle ligne de fracture sociale ? Le bouleversement parait vertigineux.

Révolution numérique, suite

Dématérialisation, virtualisation, mise en réseau… En fait, le télétravail est la suite logique de la révolution numérique. C’est sans doute la raison pour laquelle cela interpelle au premier chef les branchés du numérique.

Le fait que cette nouvelle organisation du travail soit promu par les GAFAM n’est malheureusement pas une bonne chose pour son essor en France car d’aucuns ne manqueront pas d’y voir la main-mise d’un nouvel ordre capitalo-numérique américain.

Qu’importe, la révolution est en marche. Et l’on risque d’avoir des surprises. Ce sont peut-être des facteurs impérieux inattendus, comme la contrainte environnementale ou les menaces pandémiques futures, qui risquent de nous précipiter dans cette nouvelle forme de travail du XXIème siècle.