A-t-on basculé dans l’irrationnel face aux technologies ?

Antennes 5G incendiées, rejet de l’application StopCovid, Bill Gates soupçonné de sombres desseins… Pourquoi la prudence – légitime – à l’égard des technologies se transforme-t-elle en un inquiétant procès en sorcellerie ?

Pendant longtemps, la technologie a représenté un espoir, celui du partage des connaissances et de l’abolition des frontières géographiques et sociales. Aujourd’hui, alors que nous sommes arrivés à un niveau de “confort technologique” appréciable (du moins, dans les pays développés), la technologie est paradoxalement accusée de tous les maux.

Pourquoi tant de haine ?

L’incendie volontaire d’antennes 5G parce qu’elles seraient responsables de la propagation du coronavirus, en Grande Bretagne ou au Québec, symbolisent ce réveil de l’irrationnel. Il ne faut pas balayer ces exactions d’un revers de manche sans chercher à comprendre leur fondements. Elles cachent une peur réelle. La 5G “est une sorte de totem, d’exutoire vis-à-vis de la technologie“, écrit avec justesse le Président de l’ARCEP, Sébastien Soriano.

La peur de la technologie reflète d’abord un manque criant de connaissances

La récente sortie sur Instagram de l’actrice Juliette Binoche, qui dénonce, pêle-mêle, l’application StopCovid, la 5G, Bill Gates, les puces RFID et les vaccins, est symptomatique de cette dérive. D’une part, cela montre que les artistes ne sont pas à l’abri du virus des fake news et du complotisme (Jean-Marie Bigard et Eric Cantona nous l’avaient déjà montré).

Le commentaire de Juliette Binoche.

Cela rappelle aussi que la technologie est aujourd’hui une chose complexe qui nécessite des connaissances et du temps d’analyse. Si Juliette Binoche possédait un minimum de culture technique, elle saurait, par exemple, que RFID et GPS n’ont rien à voir et que l’on ne peut pas intégrer un système de géolocalisation dans un implant sous-cutané, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de source d’énergie suffisante. La vie réelle n’est pas un film de cinéma.

Au Québec, les incendiaires d’antennes ne semblent pas être des scientifiques de haut vol qui n’auraient pas été entendus par leurs pairs. Il s’agirait d’un chanteur et d’une jeune mannequin, dont on peut malheureusement douter des compétences en matière de radioélectricité.

Un exutoire des peurs et des idéologies

La vérité, c’est que chacun semble projeter dans les technologies ses peurs personnelles : peur de l’avenir, du réchauffement climatique ou du basculement dans la pauvreté.

En région parisienne, des câbles télécoms ont été sectionnés volontairement, de manière sophistiquée, privant d’Internet plus de 100 000 foyers. On soupçonne l’extrême gauche. Pour certains, la technologie serait, en effet, l’enfant honteux du capitalisme, responsable des inégalités et d’une perversion économique qui mène au déséquilibre écologique. Le zadisme contre l’enbourgeoisement digital, en somme.

Esclaves consentants de la surveillance

En matière de surveillance, c’est encore l’irrationnel qui l’emporte. Certains sont tétanisés par StopCovid, les assistants vocaux ou les caméras intelligentes. Mais, dans le même temps, ils ne lâchent pas leurs smartphones, qui permettent à Google et aux opérateurs de tout savoir de leurs déplacements, ni les réseaux sociaux, qui alimentent les bases de données de Facebook (Facebook, Messenger, WhatsApp, Instagram), Tencent (WeChat, Qzone) ou Bytedance (TikTok).

Beaucoup d’indignés du numérique sont en réalité des esclaves consentants de la surveillance technologique confrontés à leurs propres contradictions. N’est pas Snowden qui veut.

Bien sûr, la vigilance doit être impérativement de mise sur ces sujets. Mais c’est précisément le cas en France où les libertés individuelles sont une obsession et où les instances chargées d’y veiller sont en permanence sur le qui-vive (CNIL, CNN, associations…). Pas la peine d’y ajouter une couche de surréalisme, parfois dictée par des intérêts inavoués ou des biais idéologiques.

Et si la peur de la technologie était le reflet d’angoisses plus profondes ?

N’oublions pas que la révolution technologie n’a pas embarqué que des geeks. Rappelons-nous ceux qui ne savaient pas appuyer sur la touche Enter d’un ordinateur ou qui rejetaient, par principe, le “fil à la patte” du smartphone dans les années 1990. Beaucoup sont mal à l’aise avec les technologies car ils n’en maîtrisent ni les usages ni les rouages. Il est normal, au fond, qu’ils saisissent la première occasion pour en dénoncer les travers.

Le refus de la 5G ressemble à un “c’est bon, on a cédé jusqu’à présent mais arrêtons-nous là“. Faute de pouvoir imaginer le futur des télécommunications mobiles, ils rejettent son évolution comme ils avaient rejeté le principe même à ses débuts.

Cette peur du progrès rejoint aussi le rejet des élites. Pour beaucoup, si ça vient “d’en haut”, c’est forcément suspect. Et qu’importe si ce sont les mêmes qui réclament toujours plus d’Etat providence, on n’est pas à un paradoxe près…

Réseaux sociaux et mauvais génies

Les réseaux sociaux sont évidemment le medium perfide de cette peur. Dans mon livre “Faut-il quitter les réseaux sociaux“, je relevais cinq fléaux (la haine, l’exploitation des données personnelles, les fake news, la cybercriminalité et l’addiction). Ceux-ci sont malheureusement toujours d’actualité.

En plus, il faut compter avec deux énormes défauts. D’abord, les réseaux sociaux mettent en relation des gens qui, dans la vraie vie, auraient forcément du mal à communiquer ensemble car ils ne sont pas des mêmes mondes, ce qui contribue aux incompréhensions. Ensuite, les médias sociaux imposent le temps réel, la réaction immédiate, qui est le propre de l’émotion et non de la réflexion.

Trolls et fake news

Ces dérives des réseaux sociaux sont largement alimentées par deux types d’empêcheurs de converser en fond. D’abord, il y a les trolls, ces agitateurs professionnels, dont il ne faut pas négliger l’impact. Ensuite, il y a les faiseurs de fake news, simples illuminés en quête de reconnaissance ou agitateurs professionnels, qui alimentent en permanence le torrent de croyances à coups de vidéos ou de montages photo tendancieux (ils sont souvent installés au-delà de nos frontières). Pour ces derniers, une seule règle perverse : corrélation égale causalité.

Twitter, Facebook et même, désormais, Instagram sont des barils de poudre qui ne demandent qu’à exploser à la moindre occasion.

Tout cela est du pain béni pour quelques mauvais génies de la politique qui n’hésitent jamais à souffler sur les braises, à relayer et à amplifier les peurs, du moment que cela peut servir leurs intérêts.

La peur n’est pas sans conséquence

Le problème, c’est que faire de la technologie la victime expiatoire de tous les maux des temps modernes n’est pas sans conséquence. En rejetant l’appli StopCovid, par exemple, on prive la collectivité d’un outil potentiellement utile. Au delà, c’est même le système de santé, auquel chacun se dit pourtant attaché, qui est menacé, selon Jean-Gabriel Ganascia, directeur du comité d’éthique du CNRS.

De même, freiner le développement de la 5G, du e-commerce ou, demain, de la robotique (on le voit venir gros comme une maison), pourrait infliger un coup d’arrêt au pays en matière de développement économique, face à des concurrents étrangers qui, eux, se développent à la vitesse grand V. Comment aurions-nous alors les moyens de reconquérir notre souveraineté numérique que beaucoup appellent aujourd’hui de leurs voeux ?

Pourtant, ce ne sont pas les vrais motifs d’inquiétude qui manquent. Par exemple, le risque du vol d’identité numérique par des cyber escrocs n’est-il pas bien plus grave que celui d’un fichier administré par un Etat démocratique ?

Comment réagir ?

Il faut faire attention à ne pas se braquer dans une posture de techno-sachant, ni mépriser l’angoisse“, dit Sébastien Soriano. “La science fait peur et certaines inquiétudes sont légitimes, ajoute Jean-Gabriel Ganascia mais on ne peut pas craindre n’importe quoi et les scientifiques sont là pour éclairer les gens“.

Mais comment opposer la raison à la déraison, le rationnel à l’irrationnel ? Malheureusement, on sait bien que ce n’est pas en pleine infection que l’on soigne vraiment une maladie, il faut d’abord soigner l’infection.

La solution ? On la connaît. L’éducation, l’éducation et l’éducation. Seul l’apprentissage des bases techniques, de la réflexion scientifique et de l’esprit critique (qui n’est pas la même chose que le complotisme facile), poussant à s’informer avant de critiquer, permettront de limiter les réactions irrationnelles face à la technologie.