7 avril 2020 1 Par Jérôme Colombain

Il faut une application pour sortir du confinement !

La technologie ne sauvera pas le monde mais elle fait partie de la réponse à la crise du Covid-19. Il est aujourd’hui impératif de recourir à un suivi minutieux des personnes à risque via les smartphones. Même si cela pose des questions de vie privée.

Sans tomber dans le solutionnisme technologique dénoncé par Evgeny Morozov, il paraît évident que la sortie du confinement en Europe passe par un usage inconnu jusqu’alors des outils technologiques. C’est la technologie qui nous permet aujourd’hui de continuer à vivre à peu près normalement (grâce aux visioconférences, aux cyber-apéros et aux soirées Netflix). C’est également la technologie qui doit nous permettre de reprendre une vie normale. Comment ? Grâce à des applications mobiles de suivi des personnes en plus, bien entendu, du port de masques et de tests à grande échelle et en attendant d’éventuels traitements et vaccins. Mais à quel prix ? Risquons-nous de voir s’installer une surveillance de masse ?

Backtracking vs contact tracing

Deux concepts technologiques sont à l’étude pour surveiller la propagation du virus : le backtracking, très intrusif, et le contact tracing, plus respectueux de la vie privée.

  • Le backtracking (surveillance rétroactive) consiste à surveiller l’historique de géolocalisation de nos smartphones, via les antennes relais des opérateurs et/ou la localisation GPS. C’est la méthode chinoise et coréenne. On suit les gens à la trace pour savoir s’ils se sont rendus dans des zones à risque où ils sont susceptibles d’avoir été exposés au virus et ensuite on les prévient, on les met en quarantaine, etc. Les autorités savent exactement où l’on va. C’est la grosse Berta en matière d’intrusion dans la vie privée.
  • Le contact tracing (suivi de contacts) est une alternative plus “light” qui consiste à repérer seulement les interactions entre les gens grâce au Bluetooth. Les smartphones qui “se rencontrent” dans une même zone “se parlent” automatiquement et échangent quelques informations. Si, par la suite, une personne est détectée positive, alors les personnes avec lesquelles elle a été en contact sont averties. C’est le système utilisé à Singapour ou encore à Taïwan, qui a géré la crise de manière exemplaire (5 morts pour 23 millions d’habitants, fin mars à Taïwan). Une initiative européenne est en cours pour garantir encore plus de confidentialité, grâce à des données chiffrées et anonymisées.

Une appli sinon rien

Dans les deux cas, le suivi des personnes afin de surveiller la progression du virus nécessite une application mobile (ainsi qu’une politique de tests à grande échelle ou au moins des questionnaires de santé). Cela requiert aussi un nombre suffisant de personnes utilisant une telle application, car sinon cela n’aura aucun effet.

Qu’en est-il du point de vue juridique ? Selon la CNIL, le contact tracing est globalement conforme au RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) et à la loi Informatique et Libertés. Il y a toutefois deux points à surveiller :

  1. l’application ne doit pas être obligatoire (sinon, il faudrait une loi d’exception)
  2. la durée de conservation des données doit être limitée, afin d’éviter une surveillance approfondie sur le long terme

La solution qui sera mise en oeuvre prochainement par le Gouvernement sera peut-être un mix de tout cela. On sait déjà qu’elle ne manquera pas de soulever des interrogations.

Intérêts individuels / intérêt collectif

Les plus radicaux penseront qu’il ne faut surtout pas ouvrir la boite de Pandore de la cybersurveillance. Les plus pragmatiques estimeront qu’une situation exceptionnelle implique des mesures exceptionnelle et qu’il faut savoir renoncer momentanément à certains principes. Dans un État de droit comme la France, ne faut-il pas craindre davantage la cybercriminalité (liée au coronavirus) qu’un hypothétique Big Brother administratif ? Google, Apple et nos opérateurs mobiles ne savent-ils pas déjà tout de nous ? La sécurité sanitaire n’est-elle pas supérieure à la protection idéale de la vie privée ?

Les citoyens qui ne veulent pas participer pourront toujours s’abstenir d’utiliser une telle application. Mais, à vouloir défendre certains principes de manière radicale, ils courent le risque de se retrouver, paradoxalement, dans le camp de ceux qui privilégient leurs intérêts individuels au détriment de l’intérêt collectif.

Mise à jour :

  • Dans Le Monde du 8 avril 2020, les ministres Olivier Veran et Cédric O confirment la mise ne place prochaine d’une application de contact tracing.
  • Le Point annonce que cette application sera lancée le 20 avril.